De tous les visages qui composent la mémoire du Cèdre Impérial, celui d’Aimée Sotto Mayor de Heeren est sans doute le plus romanesque. Née au Brésil en 1903, disparue à Manhattan en 2006 après cent trois années d’une existence traversée par tous les bouleversements du siècle, elle aurait fait de l’arbre de Meudon un point d’ancrage intime — au moment même où le monde basculait dans la guerre.
Une Brésilienne dans la tourmente
Rien, dans les débuts d’Aimée de Heeren, ne laissait présager qu’elle fréquenterait un jour les antichambres du pouvoir. Élevée dans le nord-est du Brésil, elle gagne l’Europe dans les années trente et s’installe dans un Paris encore insouciant, où sa beauté et son intelligence lui ouvrent les salons les plus fermés. La montée des périls change tout. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, cette femme qui parlait plusieurs langues et connaissait aussi bien Rio que Washington, Londres que la capitale française, devient un maillon discret des réseaux de renseignement alliés.
Son terrain n’est pas celui des champs de bataille. Il est fait de conversations, de dîners, de confidences arrachées et de messages transmis à qui de droit. C’est dans ces marges-là, celles où se décident parfois les grands basculements, qu’elle va jouer sa partie.
Le récit du cèdre et de l’enjeu brésilien
C’est ici que la tradition orale attachée à l’arbre prend le relais de l’histoire documentée, et il faut le dire sans détour : ce qui suit relève du récit transmis de bouche à oreille, non de faits établis par les archives. Le récit veut que l’énergie du cèdre ait accompagné Aimée de Heeren dans l’entreprise la plus délicate de sa vie — empêcher le président brésilien Getúlio Vargas de faire pencher son pays du côté des puissances de l’Axe.
L’enjeu, lui, était bien réel. Le Brésil de la fin des années trente hésitait ; son régime autoritaire regardait avec intérêt du côté de Berlin et de Rome, et l’immense façade atlantique du pays représentait un atout stratégique considérable. Selon la tradition rapportée à Meudon, Aimée de Heeren aurait trouvé au pied de l’arbre le calme et la détermination nécessaires avant chacune de ses démarches, revenant s’y recueillir comme d’autres vont chercher conseil.
Aimée Sotto Mayor de Heeren
1903 – 2006 · Brésilienne, agent de renseignement
Figure éblouissante du Paris d’avant-guerre, elle met ses relations internationales au service des Alliés durant la Seconde Guerre mondiale. Longévité rare : elle s’éteint à cent trois ans, ayant connu six décennies de vie parisienne et new-yorkaise.
Joe Kennedy Jr, Roosevelt et un frère disparu
On raconte que, dans cette même entreprise, elle put compter sur l’appui de Joe Kennedy Jr, fils aîné d’une famille irlando-américaine promise au plus haut destin politique. Toujours d’après ce récit, les deux auraient œuvré ensemble à convaincre le président Franklin D. Roosevelt de peser sur le cours des choses. Là encore, la prudence s’impose : aucune pièce d’archive ne vient étayer ce que la mémoire du cèdre a conservé, et il faut y voir une légende familiale plutôt qu’un chapitre de manuel.
Ce qui est certain, en revanche, tient en une date. En 1944, Joe Kennedy Jr meurt au-dessus de la Manche lors d’une mission aérienne d’une audace extrême. Le frère aîné, celui que le patriarche destinait à la Maison-Blanche, disparaît à vingt-neuf ans. Le flambeau passera à son cadet, John Fitzgerald Kennedy, et l’Amérique connaîtra la suite.
1938
Le Brésil de Getúlio Vargas hésite entre les Alliés et les puissances de l’Axe ; Aimée de Heeren circule entre Paris, Londres et Rio.
1939 – 1944
Selon la tradition rapportée, elle vient puiser au Cèdre de Meudon la force de mener son action de renseignement.
1944
Joe Kennedy Jr, frère aîné de John F. Kennedy, trouve la mort au cours d’une mission aérienne.
Années 1950
Aimée de Heeren partage ses visites à l’arbre avec Coco Chanel, dont l’histoire est racontée au chapitre 3.
Années 1960
Un jeune ami, futur éditeur du Phone Book of the World, la conduit régulièrement au cèdre ; Ted Kennedy les accompagne une fois.
« Elle demandait qu’on la conduise jusqu’à l’arbre, et là, elle ne disait plus rien. Ce silence-là valait tous les discours. »
Mémoire orale du Cèdre ImpérialMeudon, les années 1960 et le passage de Ted Kennedy
La guerre finie, le lien ne se défait pas. Dans les années 1960, Aimée de Heeren, désormais installée entre New York et Paris, demande régulièrement à un jeune ami — celui qui deviendra plus tard l’éditeur du Phone Book of the World, dont il sera question au chapitre 5 — de la conduire jusqu’à Meudon. Le trajet est court, le rituel immuable : on gare la voiture, on marche jusqu’à l’arbre, on reste là un moment.
Lors de l’une de ces visites, un troisième passager fait le déplacement : Ted Kennedy, le benjamin de la fratrie et ancien compagnon d’Aimée. Le futur sénateur du Massachusetts, qui portera pendant près d’un demi-siècle l’héritage politique de ses frères, se retrouve ainsi, l’espace d’un après-midi, au pied d’un cèdre planté sous l’Empire, sur les hauteurs d’une banlieue parisienne. Deux frères Kennedy auront donc croisé, à vingt ans d’intervalle et par le truchement d’une même femme, l’histoire de cet arbre.
Aimée de Heeren n’était d’ailleurs pas la seule à faire ce chemin. Elle s’y rendait aussi en compagnie de Coco Chanel, autre familière du lieu, dont le chapitre précédent retrace la relation avec le cèdre. Deux femmes que tout séparait par ailleurs, réunies au pied du même tronc.
Faut-il croire à ces récits ? La question, au fond, importe moins qu’il n’y paraît. Ce que cette chaîne de témoignages atteste avec certitude, c’est qu’un arbre de Meudon a compté, très concrètement, dans la vie d’hommes et de femmes dont les noms ont traversé le siècle. Cela suffit à en faire un patrimoine.
Ce patrimoine vivant mérite d’être protégé
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