Chapitre 2 / 7

Le Cèdre de Meudon & les Romanov

Comment une confidence échangée à Meudon sous le Second Empire finit par traverser la Manche, puis l’Europe, jusqu’aux appartements des enfants du dernier tsar.

  • 🕐 7 min de lecture
  • 📍 Meudon, Hauts-de-Seine
  • 🗓️ 1848 – 1920

Un arbre ne voyage pas ; ses histoires, elles, franchissent les frontières. En l’espace de trois générations, la réputation du cèdre planté sur le plateau de Meudon quitte les Hauts-de-Seine, s’installe dans les résidences anglaises d’une impératrice déchue, puis gagne les appartements privés de la cour impériale de Russie.

Une impératrice et un vieux soldat de l’Empire

Le point de départ tient à un régime et à un mariage. Élu président de la Deuxième République en 1848, Louis-Napoléon Bonaparte prend en 1852 le titre de Napoléon III ; le 29 janvier 1853, il épouse Eugénie de Montijo, qui devient impératrice des Français. Née hors de France, la nouvelle souveraine se sait observée : pour tenir son rang dans une dynastie dont elle n’a pas hérité la mémoire, elle entreprend d’en apprendre l’histoire à la source.

Gravure représentant côte à côte Napoléon III en uniforme et l’impératrice Eugénie couronnée
Napoléon III (1808-1873) et Eugénie (1826-1920), d’après une gravure de 1853, l’année de leur mariage.

Cette source vit précisément à Meudon. Le général Jean-François Jacqueminot (1787-1865) a servi aux côtés de Napoléon Ier et occupe une propriété située juste en face du cèdre. Eugénie prend l’habitude de lui rendre visite pour l’écouter raconter le Premier Empire de l’intérieur — les campagnes, les hommes, les usages d’une cour disparue. C’est au fil de ces conversations qu’elle remarque l’arbre qui domine le jardin voisin.

Portrait gravé du général Jean-François Jacqueminot en uniforme, la poitrine ornée de décorations
Le général Jean-François Jacqueminot (1787-1865), qui occupait la propriété située face au cèdre.

La belle-fille du général, Sophie-Angélique Jacqueminot (1792-1864), lui en dit davantage. Selon elle, ce cèdre n’est pas seulement remarquable par sa taille : il posséderait la faculté de communiquer à qui l’approche une énergie bienfaisante et une part de sa propre longévité. Eugénie s’y attache durablement. Depuis le Château de Saint-Cloud comme depuis le Palais des Tuileries, elle fait le déplacement pour venir méditer à son pied, et l’arbre devient l’un des refuges intimes de son règne.

Le Cèdre Impérial au crépuscule, avec la Tour Eiffel et les toits de Paris à l’arrière-plan
Le plateau de Meudon au crépuscule : le point de vue que découvrit l’impératrice Eugénie en venant écouter les récits du général Jacqueminot.

1855 : deux souveraines au pied de l’arbre

En 1855, la visite en France de la reine Victoria (1819-1901) scelle le rapprochement des deux couronnes. Entre les cérémonies officielles, Eugénie tient à montrer à son invitée l’arbre dont elle lui a tant parlé. Les deux femmes l’enlacent tour à tour, persuadées d’en recevoir l’énergie — un geste d’une simplicité désarmante de la part de deux des personnalités les plus protocolaires d’Europe.

Gravure représentant la reine Victoria et l’impératrice Eugénie côte à côte, couronnées et en robe de cour
La reine Victoria (1819-1901) et l’impératrice Eugénie, réunies sur une gravure ancienne.

L’amitié qui naît de ce séjour ne se limite pas aux confidences. Victoria exerce sur Eugénie une influence tangible, y compris dans l’urbanisme du Paris impérial : les grandes halles de fer et de verre construites par Victor Baltard doivent beaucoup à l’exemple du Crystal Palace de Londres, que la souveraine britannique fit connaître à sa cadette. Le cèdre de Meudon appartient à cette conversation-là, celle de deux cours qui échangent aussi bien des idées d’architecture que des croyances privées.

La mort du général Jacqueminot, en 1865, marque la fin de cette première époque. Son nom lui survit sous deux formes inattendues : une rose, la Rosa General Jacqueminot, et une avenue de Meudon qui porte encore son patronyme. Sa propriété, elle, est morcelée, et le cèdre perd le voisin qui l’avait fait entrer dans l’histoire.

Photographie de 1880 montrant Alix de Hesse enfant, dans un décor de feuillage

Alix de Hesse

1872 – 1918 · Tsarine de Russie

Petite-fille de la reine Victoria, elle entend enfant les récits de l’impératrice Eugénie sur le cèdre de Meudon. Devenue Alexandra Fedorovna en épousant Nicolas II, elle transmet ces légendes à ses cinq enfants, qui les feront vivre jusqu’à leurs derniers mois.

De l’exil anglais à la cour des tsars

La chute du Second Empire, en 1870, jette Eugénie sur les routes de l’exil. Réfugiée au Royaume-Uni, elle y perd tout ce qui la rattachait au trône : Napoléon III meurt en 1873, le Prince impérial en 1879. Il lui reste la mémoire, et l’Angleterre de Victoria pour l’écouter.

C’est dans ce décor qu’une fillette de huit ans, Alix de Hesse (1872-1918), petite-fille de la reine, se laisse captiver vers 1880 par les récits de l’ancienne impératrice. L’arbre de Meudon, ses vertus supposées, les promenades depuis Saint-Cloud : tout cela devient pour elle une histoire d’enfance, de celles que l’on n’oublie pas.

Le 26 novembre 1894, Alix épouse Nicolas II et devient tsarine sous le nom d’Alexandra Fedorovna. Elle emporte la légende avec elle. À Olga, Tatiana, Maria, Anastasia et au tsarévitch Alexeï, elle raconte à son tour le cèdre français qui donne de la force et de longues années — un conte de famille venu d’une autre cour et d’un autre siècle.

Photographie de la tsarine Alexandra Fedorovna assise dans l’herbe, entourée d’Anastasia, d’Alexeï et de Maria
La tsarine Alexandra Fedorovna — Alix de Hesse — entourée de ses enfants Anastasia, Alexeï et Maria.
  1. 1853

    Eugénie de Montijo épouse Napoléon III et devient impératrice des Français.

  2. 1855

    Eugénie conduit la reine Victoria au pied du cèdre de Meudon ; les deux souveraines l’enlacent.

  3. 1865

    Mort du général Jacqueminot ; sa propriété, face à l’arbre, est morcelée.

  4. 1880

    Exilée au Royaume-Uni, Eugénie transmet la légende à la jeune Alix de Hesse.

  5. 1894

    Alix épouse Nicolas II et raconte l’histoire du cèdre à ses cinq enfants.

  6. Années 1920

    Kirill et Boris Romanov, réfugiés en France, viennent régulièrement à Meudon.

« L’arbre n’a jamais quitté Meudon. Sa légende, elle, est allée jusqu’à Saint-Pétersbourg — et en est revenue avec ceux qui fuyaient. »

Association pour le Cèdre — ARCBM

Anastasia, Vladimir Paley et les derniers pèlerins

Dans les années 1910, la légende trouve un messager. Vladimir Paley (1887-1918), cousin des enfants Romanov, réside à Boulogne-sur-Seine, à quelques minutes du plateau de Meudon. La jeune Anastasia lui demande régulièrement d’aller voir l’arbre pour elle, puis de lui écrire ou de lui raconter ce qu’il y a observé. Elle ne verra jamais le cèdre ; elle en connaît pourtant la silhouette par procuration.

Portrait photographique d’Anastasia Romanov enfant, en robe claire et collier de perles
Anastasia Romanov, vers 1910.

Le 16 juillet 1918, les enfants du tsar sont exécutés. La légende, elle, ne s’éteint pas : elle avait déjà été confiée aux enfants du cercle proche de la famille impériale, dont beaucoup fuient la révolution et emportent ces récits dans leur exil européen.

Plusieurs d’entre eux reviennent au pied de l’arbre. Dans les années 1920, le grand-duc Kirill Romanov (1876-1938) et son épouse Victoria Melitta (1876-1936) — autre petite-fille de la reine Victoria — profitent de leurs séjours à Meudon pour lui rendre visite régulièrement. Son frère Boris Romanov (1877-1943) va plus loin : il acquiert dans la commune une propriété baptisée « Château Sans-Souci », route des Gardes, aujourd’hui démolie. Deux générations après Eugénie, le cèdre était devenu un lieu de rendez-vous pour une dynastie sans empire.

Ce patrimoine vivant mérite d’être protégé

Rejoignez celles et ceux qui agissent pour la sauvegarde du Cèdre Impérial.

🌱 Aidons l’arbre

Pour aller plus loin

Des films et documentaires qui éclairent le contexte de ce chapitre. Ils ne portent pas sur l’arbre lui-même.

Napoléon III et la France épanouie

52:04 · Adyl Abdelhafidi

La vie de l’impératrice Eugénie, racontée par Jean des Cars

20:31 · Jean des Cars

La reine Victoria et le prince Albert (en anglais)

13:50 · Lindsay Holiday

Anastasia Nikolaïevna Romanov

La boîte à musique d’Anastasia, film d’animation de 1997

Le message de Noël de 1957

The Royal Family